Coproduits de la pêche : les appâts durables de demain ?
Pour attirer poissons et crustacés, certaines pêcheries aux casiers, nasses ou palangres utilisent encore des espèces comme le hareng, la sardine ou le lançon. Ces ressources pourraient aussi être destinées à l’alimentation humaine, tandis que leur disponibilité et leur prix évoluent selon les saisons et les marchés.
L’enjeu est loin d’être anecdotique : dans certaines pêcheries utilisant des engins passifs, la production des appâts peut représenter jusqu’à 31 % de l’empreinte carbone du cycle de vie. Dans certains cas, les volumes de poisson utilisés comme appâts peuvent même dépasser les débarquements de l’espèce ciblée [1]. Pour la pêche de loisirs, la question se pose également à travers l’utilisation d’appâts et de leurres formulés, dont la composition, la tenue dans l’eau et le devenir environnemental soulèvent de nouvelles interrogations.
La FAO identifie depuis plusieurs années le développement d’alternatives aux espèces marines utilisées comme appâts comme une piste pour réduire cette dépendance. Parmi ces alternatives, les appâts artificiels formulés à partir de coproduits de la transformation des produits de la mer suscitent un intérêt croissant. [2]
Zoom sur ces nouveaux développements à la croisée de la valorisation locale, la réduction de la pression sur les poissons fourrage et le développement de nouveaux débouchés pour les coproduits.
Les différents rôles de la biomasse dans un appât
Un appât artificiel doit remplir plusieurs fonctions à la fois. Il doit attirer l’espèce ciblée, libérer ses composés dans l’eau au bon rythme et rester suffisamment longtemps en place dans l’hameçon, le casier ou la nasse.
C’est pourquoi les coproduits marins peuvent être étudiés sous plusieurs angles.
Des fractions attractives
Les hydrolysats et fractions solubles issus de coproduits marins peuvent contenir des acides aminés, peptides et composés odorants susceptibles de stimuler une réponse alimentaire.
Des travaux menés sur le cabillaud de l’Atlantique ont étudié des hydrolysats de crevette et de moule comme alternatives potentielles aux appâts naturels. D’autres essais ont observé une réponse alimentaire forte face à des coproduits de transformation du hareng, à un hydrolysat de lançon ou à des hydrolysats issus de la filière crevette. [3][4]
L’hydrolysat n’est toutefois pas un appât complet. Il peut constituer une source d’attractants, mais doit ensuite être intégré dans une formulation adaptée à l’usage visé.
Des fractions qui structurent l’appât
La matrice joue un rôle tout aussi important. Elle doit retenir les composés attractifs, permettre leur diffusion progressive et résister à l’immersion.
La gélatine et le collagène issus de coproduits de poisson présentent, à ce titre, un intérêt particulier. Une étude a notamment exploré l’extraction de gélatine à partir de têtes, peaux, nageoires et écailles pour fabriquer une matrice d’appât biodégradable. Les écailles ont été retenues en raison de leur rendement d’extraction et de leurs propriétés de gel. [5]
D’autres recherches ont associé des hydrogels de gélatine de poisson à des hydrolysats de déchets de calamar. L’objectif était de combiner structure, attractivité et relargage des protéines dans l’eau. [6][7]
À retenir : dans un appât, une biomasse peut servir d’attractant, de matrice, de liant ou de support de diffusion. Sa valeur dépend donc autant de ses propriétés fonctionnelles que de sa composition initiale.
Que montrent les essais en conditions réelles ?
Les essais de laboratoire permettent de comparer les compositions, les matrices et les cinétiques de relargage. Ils ne suffisent cependant pas à prédire le comportement d’un appât en mer.
Température, courant, profondeur, turbidité, abondance de l’espèce ciblée, concurrence entre proies et durée d’immersion peuvent modifier les résultats. L’appât doit donc être évalué dans un contexte proche de son usage final.
Homard : un premier prototype à base de coproduits
Une étude récente a testé un appât composé de résidus de filetage de poisson et d’un hydrolysat de poisson, incorporés dans une matrice à base de carraghénane. Lors d’essais menés dans des conditions commerciales, le meilleur prototype a capturé environ 53 % du nombre de homards obtenu avec l’appât traditionnel à base de poissons fourrage. [8]
Ce résultat ne traduit pas une équivalence de performance. Il montre toutefois qu’une formulation issue de coproduits peut produire une réponse réelle en mer et constituer une base crédible de développement.
Cabillaud et lieu noir : une durée d’action à observer
En Norvège, des appâts fabriqués à partir de coproduits de crevette et de crabe des neiges ont été comparés à du hareng pour la pêche du cabillaud et du lieu noir aux casiers. Les taux de capture ne présentaient pas de différence significative entre les appâts testés.
L’étude a surtout mis en évidence la libération continue d’odeurs pendant quatorze jours, accompagnée d’une désagrégation progressive de la matière. La durée d’action et la tenue dans l’eau sont donc des critères aussi importants que l’attractivité initiale. [9]
Des bio-appâts observés dans le golfe de Gascogne
Une étude menée dans le golfe de Gascogne a évalué des bio-appâts biodégradables formulés à partir de coques et de biopolymères pour attirer le sar commun. Les appâts naturels étaient plus attractifs au début de l’immersion. Cependant, lorsque ces derniers avaient été consommés, les bio-appâts continuaient à susciter l’intérêt des poissons plusieurs heures plus tard. [1]
Ce travail est particulièrement intéressant, car il ne s’est pas limité à compter les captures. Les chercheurs ont analysé plus de 127 heures de vidéos afin d’étudier le comportement des poissons face aux appâts : approche, intérêt, interaction et durée de présence. [1]
Ces essais rappellent qu’un bon appât ne s’évalue pas sur un seul indicateur. La capture reste essentielle, bien sûr, mais elle doit être mise en regard de la durée d’action, de la résistance mécanique, de la diffusion des attractants, de la stabilité dans l’eau et du comportement des espèces ciblées.
Les cinq critères d’un appât viable
Pour convaincre un pêcheur de loisir comme un professionnel utilisant une palangre, un casier ou une nasse, un appât doit répondre à plusieurs exigences à la fois.
- L’attractivité
L’appât doit déclencher une réponse chez l’espèce recherchée : approche, exploration, prise en bouche ou ingestion. Les acides aminés, peptides, composés odorants, saveurs et texture peuvent contribuer à cette attraction.
La recherche montre cependant qu’il ne suffit pas d’assembler des molécules connues pour reproduire un appât naturel. Le choix de la biomasse, du procédé de transformation et de la formulation reste déterminant. [1]
- Le relargage
Les composés attractifs doivent se diffuser dans l’eau au bon rythme. Un relargage très rapide peut créer une attraction forte au début de l’immersion, avant que l’appât perde rapidement son efficacité. À l’inverse, une diffusion trop lente peut limiter le signal olfactif ou gustatif.
L’objectif consiste à trouver le bon équilibre entre une action immédiate et une durée d’attractivité compatible avec l’usage : quelques lancers pour un pêcheur de loisir, plusieurs heures sur une palangre, voire plusieurs jours dans un casier.
- La tenue dans l’eau
Pour la pêche professionnelle, un appât doit rester suffisamment longtemps dans le casier, la nasse ou sur l’hameçon. Il doit résister aux mouvements de l’eau, aux manipulations, à la prédation par d’autres espèces et à la dégradation progressive de la matière.
Pour la pêche de loisirs, la résistance concerne aussi la capacité à supporter les lancers et les touches successives. Mais une bonne tenue ne doit pas se faire au prix d’une persistance indésirable dans l’environnement si l’appât est perdu.
Cet équilibre est particulièrement important pour les leurres souples synthétiques : des travaux ont montré la libération de plastifiants par plusieurs modèles étudiés, ainsi que le risque de perte de ces leurres pendant la pêche. [10]
- La sélectivité
Un appât performant doit idéalement favoriser l’espèce recherchée et limiter les interactions avec les espèces non ciblées.
L’analyse vidéo permet de distinguer les comportements d’intérêt, d’exploration, de prise en bouche ou de passage autour des bio-appâts. Comprendre qui s’approche, quand, combien de temps et comment est essentiel pour améliorer la sélectivité. [1]
- La faisabilité économique
Enfin, un appât doit fonctionner dans la réalité économique de la pêche. Son coût de fabrication, la disponibilité et la régularité des coproduits, la conservation, le conditionnement, la résistance au transport, la facilité d’emploi et la saisonnalité comptent autant que sa performance biologique.
Un produit très attractif mais difficile à stocker, trop fragile, trop cher ou incompatible avec les habitudes de pêche aura peu de chances d’être adopté. À l’inverse, un appât formulé à partir de coproduits peut présenter un intérêt s’il valorise une matière disponible localement et limite les aléas d’approvisionnement.
Le rôle de l’hydrolyse dans la formulation
L’hydrolyse enzymatique peut transformer les protéines d’un coproduit marin en fractions plus solubles, riches en peptides, acides aminés et composés odorants. Ces fractions peuvent ensuite être étudiées comme sources d’attractants ou intégrées dans une matrice.
Les travaux sur le cabillaud montrent que des hydrolysats de coproduits de crevette, de moule, de hareng ou de lançon peuvent susciter une réponse alimentaire. D’autres recherches ont incorporé des concentrés hydrolysés de déchets de calamar dans des matrices à base de gélatine de poisson. L’enjeu était de concilier attractivité et relargage des protéines dans l’eau. [3][4][6]
Le procédé n’est toutefois qu’une partie de la solution. L’efficacité d’un appât dépend de la combinaison entre la biomasse, le procédé d’hydrolyse, la matrice, la cinétique de diffusion et les conditions d’utilisation.
Du laboratoire à la mer
Formuler un appât en laboratoire est une étape indispensable : elle permet de sélectionner une biomasse, de comparer différentes matrices, d’ajuster une texture ou de mesurer la vitesse de diffusion d’un attractant. Mais elle ne permet pas, à elle seule, de prédire le comportement du produit une fois en mer.
Température de l’eau, courant, profondeur, turbidité, luminosité, disponibilité naturelle des proies, densité de l’espèce ciblée ou présence d’espèces concurrentes peuvent modifier les résultats. Le même appât peut ainsi produire des performances différentes selon le lieu, la saison, le type d’engin ou la durée d’immersion.
Le passage à l’échelle implique donc plusieurs niveaux de validation : produire des lots représentatifs, vérifier la reproductibilité de la formulation, mesurer la tenue et le relargage en conditions proches de l’usage, puis confronter le produit aux réalités de la pêche de loisir ou professionnelle.
Les études disponibles montrent que cette étape peut modifier fortement les conclusions. Un appât peut présenter de bonnes propriétés physiques en laboratoire mais rester moins performant qu’un appât commercial en mer. À l’inverse, une formulation dont les captures sont inférieures peut conserver une activité intéressante sur une durée plus longue. La performance doit donc être définie selon l’usage visé, et non à partir d’un seul indicateur.
Conclusion : le bon appât est celui qui ferme plusieurs boucles
Les appâts issus de coproduits marins peuvent réduire la dépendance à des ressources capturées spécifiquement pour cet usage, donner une nouvelle valeur à des fractions de transformation et soutenir de nouvelles chaînes de valeur locales. La circularité se concrétise lorsque l’appât réunit performance, tenue, sécurité, disponibilité, viabilité économique et adhésion des utilisateurs.
Chez Upcyclink, nous explorons les voies de transformation capables de faire émerger de nouveaux usages pour les coproduits. Le développement d’un appât artificiel pose une question simple, mais exigeante : comment transformer une biomasse disponible en un produit réellement fonctionnel, reproductible et adapté aux conditions de la pêche ?
C’est tout l’enjeu d’une R&D au service d’une valorisation concrète.
Sources
[1] Abangan A. et al. (2024), “Assessment of sustainable baits for passive fishing gears through automatic fish behavior recognition”, Scientific Reports, DOI : 10.1038/s41598-024-63929-5.
[2] FAO, “Fishing operations”, document technique sur les appâts alternatifs issus de coproduits de transformation.
[3] Siikavuopio S. et al. (2017), “Evaluation of protein hydrolysate of by-product from the fish industry for inclusion in bait for longline and pot fisheries of Atlantic cod”, Fisheries Research, DOI : 10.1016/j.fishres.2016.11.024.
[4] Utne-Palm A. C. et al. (2020), “Feeding response of Atlantic cod to attractants made from by-products from the fishing industry”, Fisheries Research, DOI : 10.1016/j.fishres.2020.105535.
[5] Masilan K. et al. (2021), “Valorization of discarded industrial fish processing wastes for the extraction of gelatin to use as biodegradable fish bait matrix using RSM”, PeerJ Materials Science, DOI : 10.7717/peerj-matsci.14.
[6] Masilan K. et al. (2022), “Development of fish gelatin-based artificial fish baits incorporating bioattractants from seafood processing waste”, Journal of the Indian Chemical Society, DOI : 10.1016/j.jics.2022.100376.
[7] Masilan K. et al. (2022), “Investigation on the coacervation of fish scale gelatin hydrogel with seafood waste hydrolysates for the development of artificial fish bait”, Journal of the Indian Chemical Society, DOI : 10.1016/j.jics.2022.100783.
[8] DiFiore B. P. et al. (2025), “An alternative bait for the American lobster fishery composed of fishery by-products to reduce reliance on forage fish”, Fisheries Research, DOI : 10.1016/j.fishres.2025.107389.
[9] Siikavuopio S. et al. (2017), “Testing baits prepared from by-product of the shrimp and snow crab industry in the pot fishery for cod and saithe”, Journal of Applied Ichthyology, DOI : 10.1111/jai.13468.
[10] Thünen Institute, “Harmful substances in soft plastic lures: risks for anglers and the environment”.


